Le pile ou face a décidé du nom d\'une ville américaine, du destin d\'une légende du rock et du premier choix d\'une draft NBA légendaire. En 1845, une simple pièce lancée dans un saloon de l\'Oregon a tranché entre « Portland » et « Boston ». Ce jeu, vieux de plus de deux mille ans, a traversé les civilisations sans jamais perdre sa fonction première : départager deux options quand aucun argument ne permet de trancher.
Voici les cinq épisodes les plus marquants de l\'histoire du pile ou face, de la Rome antique à nos jours.
| Époque | Événement clé |
|---|---|
| Rome antique | Capita aut navia : le pile ou face romain |
| Moyen Âge | Croix ou pile : l\'ancêtre de notre expression |
| 1845 | Le nom de Portland décidé à pile ou face |
| 1969 | La draft NBA de Lew Alcindor (Kareem Abdul-Jabbar) |
| 1959 | Le pile ou face qui coûta la vie à Ritchie Valens |
Aux origines : capita aut navia, le pile ou face de la Rome antique
L\'histoire du pile ou face commence dans la Rome antique. Les Romains pratiquaient un jeu appelé capita aut navia, que l\'on peut traduire par « tête ou navire ». L\'expression vient du dessin des pièces romaines : un côté portait le profil d\'un dieu ou d\'un empereur (la tête, caput), et l\'autre arborait une proue de navire de guerre (la navis).
Cette pratique est documentée par l\'écrivain romain Macrobe, dans ses Saturnales, une œuvre du Ve siècle qui compile les traditions et les savoirs de l\'Antiquité tardive. Le passage est cité dans le Dictionary of Greek and Roman Antiquities de William Smith, une référence classique de l\'érudition du XIXe siècle.
Les Romains n\'utilisaient pas seulement le pile ou face pour jouer. Des sources rapportent que Jules César lui-même y avait recours pour trancher certains litiges juridiques. Lorsque deux parties présentaient des arguments de poids égal, César ordonnait parfois que la pièce décide. Le raisonnement était simple : si la raison humaine ne pouvait départager deux positions, le hasard, guidé par les dieux, le ferait.
Du Moyen Âge à la Renaissance : l\'évolution de l\'expression en France
En France, l\'expression « pile ou face » n\'a pas toujours existé. Avant la Révolution, les Français parlaient de « croix ou pile ». La raison est simple : les pièces de monnaie de l\'Ancien Régime portaient une croix sur l\'un de leurs côtés, symbole de la monarchie de droit divin. L\'autre côté, le revers, était appelé « pile ».
Le Dictionnaire de la langue française d\'Émile Littré, publié entre 1863 et 1872, consacre une entrée à ce terme. Littré explique que le mot « pile » viendrait du latin pila, qui désignait un pilier ou une colonne — peut-être en référence au poinçon qui servait à frapper la monnaie. Les monnayeurs utilisaient un outil appelé « pile » pour marquer le revers des pièces. L\'expression « croix ou pile » est donc née dans les ateliers monétaires avant de se répandre dans la langue populaire.
Après la Révolution française de 1789, la croix disparaît progressivement des pièces républicaines. L\'expression évolue alors naturellement vers « pile ou face », la « face » désignant l\'avers de la pièce. La formule est définitivement fixée au XIXe siècle et n\'a plus changé depuis.
Portland, Oregon : quand une pièce décide du nom d\'une ville (1845)
L\'un des exemples les plus célèbres s\'est déroulé en 1845, dans ce qui allait devenir l\'Oregon. Deux investisseurs, Asa Lovejoy et Francis Pettygrove, venaient d\'acquérir un terrain au bord de la rivière Willamette. Lovejoy, originaire de Boston, voulait nommer la nouvelle ville « Boston ». Pettygrove, natif de Portland dans le Maine, militait pour « Portland ».
Après des semaines de désaccord, les deux hommes décidèrent de régler le litige par un pile ou face. Selon The Oregon Encyclopedia, le tirage eut lieu dans un saloon, et Pettygrove remporta les trois manches — trois lancers sur cinq. La ville de Portland, Oregon, doit donc son nom à une pièce de monnaie. Aujourd\'hui, Portland compte plus de 600 000 habitants et une plaque commémorative rappelle cet épisode.
Le pile ou face qui changea l\'histoire de la NBA (1969)
En 1969, le premier choix de la draft NBA se joua à pile ou face. Les Phoenix Suns et les Milwaukee Bucks avaient terminé la saison avec des bilans identiques. Lew Alcindor — qui deviendra plus tard Kareem Abdul-Jabbar, le meilleur marqueur de l\'histoire de la NBA — était le joueur le plus convoité de cette draft.
Les Bucks remportèrent le pile ou face, sélectionnèrent Alcindor, et remportèrent le championnat NBA deux ans plus tard, en 1971. Les Phoenix Suns, eux, durent attendre 2021 pour remporter leur première finale de conférence. Selon Sports Illustrated, ce pile ou face de 1969 reste l\'un des moments les plus décisifs de l\'histoire du sport professionnel américain.
Le pile ou face qui coûta la vie à Ritchie Valens (1959)
Le 3 février 1959, un pile ou face décida du destin de trois musiciens. Buddy Holly, Ritchie Valens et J.P. « The Big Bopper » Richardson terminaient une tournée épuisante dans le Midwest américain. Holly affréta un petit avion pour éviter un long trajet en bus glacé.
Selon The Washington Post, quatre places étaient disponibles dans l\'avion. Valens et Richardson voulaient tous les deux monter à bord. Un pile ou face fut organisé. Valens gagna. L\'avion s\'écrasa peu après le décollage, près de Clear Lake, dans l\'Iowa. Ce drame, connu comme « The Day the Music Died », a été immortalisé par Don McLean dans sa chanson American Pie (1971).
Le pile ou face dans le sport moderne
Aujourd\'hui, le pile ou face conserve une place centrale dans le règlement de nombreux sports. Le football suit la Loi 8 de l\'IFAB : l\'arbitre lance une pièce, le vainqueur choisit son côté, et l\'autre équipe donne le coup d\'envoi. Le rugby applique une règle similaire via la Loi 1 de World Rugby. Le cricket possède sa propre tradition : le toss, une décision stratégique majeure qui peut influencer toute la partie. Le Super Bowl commence invariablement par un toss retransmis devant plus de 100 millions de téléspectateurs, avec une pièce en or 24 carats fabriquée par la Highland Mint.
